BrisChri

Le porc salé

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proposition du 6 mars 2005 :
C'est le printemps des poètes
Je ne voudrais pas avoir l'air bête
Mais ça me donne des envies de rimes
Alors je me lâche et si c'est un crime
J'en demande pardon aux oreilles averties
Aux êtres sensibles à la vraie poésie

Quoi ! C'est les vers que j'assassine
Ok ok, dans ce cas je m'incline
Et pour cette semaine vous propose
Un thème des poètes en vers ou en prose
Qui se prête à multiples histoires
En trois mots :
Passeurs de mémoire.

Aïe, le thème n'est pas facile... C'est que la poésie n'est pas mon fort.
Je préfère l'humour.
Et il n'y a aucun rapport entre la poésie et l'humour.
Aucun?
Si: Raymond Devos!
Vous connaissez la différence entre Raymond Devos et moi?
Quand moi, je mets un nez rouge, on dit que je fais le clown.
Quand Raymond Devos qui se dit clown met un nez rouge, il fait rêver tout le monde.
Preuve que, contrairement à moi, c'est un poête. Un poête du rire.

Mesdames, messieurs, bonjour !
Inutile de me rendre mon salut :
je suis seul devant vous,
un peu enveloppé,
un peu gros
gros-jean comme devant
si si, devant trois mille personnes.
Car, si vous partîtes cinq-cents, vous arrivâtes trois mille en vue du port.

Un beau jour,
ou peut-être une nuit
je ne sais plus,
car depuis ce jour, il faut vous le dire, mesdames, messieurs, je perds la mémoire ;
un soir donc, j'étais au restaurant.
Seul.
Seul à ma table habituelle.
Et à la table voisine? Un quidam que d'habitude je ne vois pas, car d'habitude à cette table qui vois-je ? Dame ! Un porc ! D'Amsterdam.

L'homme me dit
- « Passe moi le sel. »
Je n'avais pas de sel, hier. Je n'avais que ma tête.
Ma tête. J'avais encore ma tête à moi.
Je n'avais que ma tête et un livre.
Un livre que j'ai écrit. Un gros livre : une livre au moins, un texte cochon, une histoire salée.
Je lui passe donc le livre.
L'homme accepte la livre.
Pince-sans-rire, il me dit :
- « On ne peut faire de l'esprit. »
On ne peut faire d'esprit ! Quelle réaction! Mesdames, messieurs, je lui passe une livre de sel et il me répond qu'on ne peut faire de l'esprit !
- « On ne peut faire de l'esprit quand je sale mon porc. »

- « On ne peut faire de l'esprit quand je sale mon porc car l'esprit de sel me donne des aigreurs. »
L'homme prend le livre d'une livre et fait mine de s'en servir comme d'une salière.
Je le surveille du coin de l’œil car j'y tiens à mon livre :
je ne m'en suis pas encore servi et, qui sait, le sel pourrait bien me servir !
L'homme, proprement sale son porc.

L'homme secoue le livre au dessus de son porc.
Après quelques secondes, le livre s'ouvre et l'histoire salée en sort.
L'homme la lit.
- « Je sais cette histoire. »
Surprenant : cet homme qui ne me connaît pas sait mon histoire.
Alors que je viens de l'écrire, il sait mon histoire.
Car c'est bien « mon » histoire :
une histoire qui se passe en Guérande…

Sa réaction me laisse perplexe, mais que dire de la suite :
- « Je vous remercie. »
- « De quoi ? » lui demandé-je.
- « D'avoir tenu votre tête pardi ! »
Ma tête.
C'est pas que j'y tienne…
Mais je n'ai que celle-là, et, vous comprenez, mesdames et messieurs, depuis le temps, je m'y suis attaché.
- « Quand je vous ai demandé le sel, vous auriez pu me passer votre tête. Mais elle est poivre et sel. Et si votre histoire est salée, mon porc est relevé. »
Les bras m'en tombent. Je secoue la tête, mon plat devient immangeable, trop de poivre, avant de la perdre.
Car j'ai perdu la tête !
Oui, Mesdames, Messieurs : de ce moment, je n'ai plus ma tête.
En lui passant ce qui fait le sel de ma vie, je lui ai passé mon histoire,
je lui ai passé ma mémoire.