BrisChri

Vogelpik

Un Français à Bruxelles

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Proposition du 26 mars (week-end de Pâques):
Bonjour !
Non, rien ne cloche ;o) il n'y a pas erreur, et c'est en avance que je vous envoie le nouveau thème cette semaine, parce que, entre le changement d'horaire, le péage et les chocolats, je ne suis pas sûre d'être à même de m'en m'occuper demain.
Or, donc, voici ce que je vous propose - c'est de circonstance :
cloche
Faites-les sonner ! ;o)

Je suis arrivé à Bruxelles. Enfin !
Faut dire que ça fait quelques temps que j'avais l'intention de visiter cette ville mais les impondérables du métier, vous savez ce que c'est.
Arrivé gare du Midi par le TGV, je me suis baladé sans but précis. 3 jours pour découvrir la ville, il n'y a aucune raison d'être pressé ou de courir à une adresse précise. Et puis, Paris Bruxelles en 2 heures, je reviens quand je veux, non ?
Porte de Hal. Une grosse tour, noire, trapue, un musée. L'exposition qui s'y tient est intéressante à plus d'un titre : l'histoire de Bruxelles et de ses enceintes. J'ai aimé. C'est pas bien grand, mais la visite vaut la peine.
Puis le Comiqu'Art. Un café théâtre. Un vrai.
Quand j'entre, Marc Herman, le propriétaire des lieux, a déjà commencé son spectacle. Qu'à cela ne tienne, les gens présents rient si fort et de si bon cœur que je sais que je ne me suis pas trompé. Le spectacle est drôle, les accents belges pris par l'humoriste ne ressemblent en rien aux simulacres de nos célébrités parisiennes. Car il faut parler d'accents au pluriel. Mes voisins ont vite compris que je ne suivais pas tout, ils m'ont expliqué qu'ici c'est un accent wallon, la un accent flamand ou bruxellois. Un accent wallon car Lîdge, Nâmeur ou Charleroué ont des sonorités différentes. Même chose du côté flamand où Bruges et Gand se reconnaissent. Enfin, pas par moi qui ne suis pas Belge, mais bon, si je fais peu la différence, les habitués eux, oui. Et ils savourent. J'apprécie. Forcément, je suis seul à une table, mes voisins ne cessent de me parler, bref, Marc Herman fini par nous repérer, me repérer.
- « Monsieur ne comprend pas ce que je dis ? », puis avec un accent si prononcé que Marius ou Fanny à côté ont l'air d'être présentateurs du journal télé, « pourtant je cause dans mon français, nèwo ? »
Rires. Gêne. Les autres rient, visiblement (ou, faut-il dire - pardon, écrire- audiblement) sans arrière pensée. Moi je suis gêné. Mais il me faut répondre.
- « Ben, à vrai dire, comme je ne suis pas d'ici… Pardonnez-moi, mais… »
Je me sens rougir de honte, heureusement qu'il fait noir.
- « Ah! Monsieur est de Paris ! Monsieur aimerait entendre quelques histoires belges ? »
Je n'ai ni l'envie ni le loisir de répondre : la salle acquiesce dans un brouhaha d'applaudissements et de « Oui ».
Il imite un français racontant une histoire belge. Son accent est bizarrement si déplorable que même moi je ne l'apprécie pas : il y a quelques minutes à peine, il avait un parler simple, direct qui me faisait rire, maintenant il est emprunté, lointain. Et pourtant, je crois reconnaître un humoriste de chez nous. La salle ne s'y trompe pas. Si il n'y a pas de lazzis ou de quolibets, on en n'est pas loin.
- « 'scusez. 'scusez. Mais Monsieur voulait des histoires belges, j'en ai raconté une qu'il connaît. A la manière qu'il connaît. »
Le public exulte, car pour présenter ses excuses, Marc Herman a repris un vrai accent : celui de Bruxelles. Et il en raconte une autre, une autre et une autre encore. Je pleure de rire. Mes voisins aussi. Oui, Si le rire est le propre de l'homme, les Bruxellois sont des hommes car ils savent rire d'eux-même. Bon sang, j'ai failli en pisser dans ma culotte.
Les meilleures choses ont une fin. Le spectacle aussi. Personne ne veut partir, quitter la salle. Marc vient saluer ceux qu'il connaît. Puis passe chez moi.
Trop tôt pour manger, trop tard pour le musée des Beaux-Arts qui, me dit-il, n'est pas loin d'ici. Une bière ? Pourquoi pas ! Une ici. Une deuxième, toujours ici, puis il faut bien partir, on ferme. Pour aller où. Rue Haute me souffle l'ami de cinq minutes, l'ami de toujours. Rue Haute ? En face, tu traverses le boulevard et tu y es.
J'ai traversé, je me suis baladé sans but précis. 3 jours pour découvrir la ville, il n'y a aucune raison d'être pressé ou de courir. Et j'ai entendu Marc Herman. Ou, pour être plus exact, des gens qui parlaient comme lui. Pas des imitateurs ou des humoristes, non, simplement des gens dans un bar qui parlaient fort et avaient l'accent d'ici. Je suis entré dans le bistrot. Une salle qui date du siècle dernier ou du précédent. Deux clients, le patron derrière le comptoir.
- « Bonjour. Une bière pression s.v.p. »
- « Un Stella ? »
Le silence qui a suivi mon entrée est vite dissipé. La conversation reprend. Je ne comprends rien. Vrai de vrai. Ils discutent tous les trois en m'ignorant, j'essaie de suivre ce qui se dit, mais je ne comprends rien. Ils n'ont pas que l'accent d'ici, ils en ont aussi les mots.
Dans la salle, deux choses inhabituelles. Derrière le comptoir, une scie avec le texte « Ni zagen mô ne potje pakken », dans le fond de la salle, un oiseau en bois pendu au plafond. Imaginez une bestiole d'une petite quarantaine de centimètres, les ailes déployées, le bec tourné vers un mur. Dans ce bec, on doit pouvoir mettre quelque chose, mais quoi ? Je m'approche de l'animal, prend en main la poignée qui forme sa queue.
- « Pootjen af ! »
- « Pardon ? »
- « Pas touche ! »
Le patron semble tenir à ce qui n'est pas une décoration.
- « On ne touche pas au veau-gueule-pique ! Ara ! »
Je retourne au comptoir, lui montre la scie du regard.
- « Ne pas ennuyer les gens, mais boire une bière ! »
Il semblait sympathique, mais maintenant il exagère.
- « Sur la scie, il y a écrit « Ne pas scier, mais prendre un pot. »
Ouf. Je n'avais pas saisi qu'il avait compris mon interrogation. Je ne l'ai pas blessé, ni choqué, ni quoi que ce soit de péjoratif. Je lui montre l'oiseau :
- « Et ça, c'est quoi ? »
- « Un vogelpik. Un jeu de fléchettes. Pas les « darts » comme on dit maintenant, mais le vieux jeu bien de chez nous. Un des derniers à Bruxelles. Une partie ? Pour une tournée. »
Je sais n'avoir aucune chance à un jeu que je ne connais pas. Mais à un euro le verre, ça ne va pas me coûter.
- « Pourquoi pas ? »
- « Bertje, tu joues contre le monsieur ? Moi je tiens le comptoir. »
Bertje ne se fait pas prier. Il m'explique le principe :
- « Tu vois, on metter le flechette dans le bec de le oiseau. On tirer sur le poignée, on laisse tomber. Il balance, cogne le mur où c'est que tu vois le rond là, le flechette se pique. C'est tout. »
La simplicité même. Il suffit de le lâcher et l'oiseau fait le reste. Bertje place la fléchette dans le bec, prend la poignée, se recule, vérifie que ses pieds soient derrière la marque au sol (« Pas dessus, hein, menneke, ou t'as perdu la tournée ») tire la poignée, pas seulement vers lui, mais aussi un peu vers le bas, lâche. Le vogelpik part vers l'avant, balance sur lui-même, arrive au mur où il lâche la fléchette : en plein dans le mille.
- « A toi ! »
Je fais comme Bertje. Enfin, j'essaie. Le copain de Bertje nous a rejoint, il regarde la partie. Le patron est sorti, je l'entend faire sonner la cloche que j'avais remarqué en arrivant. Je lâche le veau- gueule- pique. La flèche ne touche pas la cible. Pas grave, je ferai mieux après.
Pour quelle raison ? Je l'ignore, toujours est-il que le bistrot se rempli.
Cinq fois, Bertje a lâché l'oiseau, cinq fois il a atteint la cible. Ne parlons pas de mes résultats : rien, nada. La partie est terminée :
- « Encore une, menneke ? »
Je commande les verres, je prends l'oiseau.
Après quatre parties, je ne me sens plus très bien. La bière. J'ai l'habitude du vin, mais la bière ! Il est temps de retourner à l'hôtel.
Un d'entrée, quatre tournées, neuf verres, neuf euros. Je sens le billet dans ma poche.
- « Je vous dois ? »
- « Septante-six, non, septante-sept euros. »
Quelle cloche je suis ! Le bistrot est comme moi : plein.
Croyez-le ou non, je ne regrette pas cet argent, la preuve ? le lendemain j'y suis retourné…pour jouer.