BrisChri

Plus vite

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– « Il pourrait aller plus vite, il y a un Colombo ce soir à la télévision ».

Il y avait toute la haine du monde dans cette simple phrase.
Toute la haine du monde et toute son indifférence à elle.

« Je t’aime » lui avait-il dit, « je t’aime, je veux t’épouser le plus vite possible, Mon Amour ne peut attendre ».
Elle n’a pas même eu le temps de s’acheter une robe blanche.
Sa fille va avoir douze ans. Sa fille à lui. Pas sa fille à elle.
Sa fille va avoir douze ans.
Il l’appelle « Mon Amour », jamais il ne dit son prénom. Elle a du tomber par hasard sur un bulletin pour savoir le prénom de sa fille à lui.
« Mon Amour ne peut attendre » et son amour devient une jeune fille. Avec les petits problèmes que cela entraîne et dont il ne veut s’occuper. « Quoi ? Mais non, ce n’est pour ça que je t’ai épousée. Je te l’ai déjà dit : je t’aime ».
Elle ne travaille pas. Les journées se remplissent tant bien que mal entre lessive, cuisine et repassage. Elle ne sort jamais. Il décide des repas et fait les courses. Sa vie à elle est simple mais pas bien remplie, pas bien intéressante. Et sa fille à lui grandi. Elle ne passe plus tous les week-ends à la maison, lui non plus.
– « Notre fille se marie ».
Notre fille ! Elle ne connaît pas le futur marié, ne l’a jamais vu n’en a jamais entendu parler.
Quand elle assiste au mariage, la robe qu’elle portait à sa propre cérémonie fait tache. Comment ont-ils dit ? Ah oui ! : « So fifties » et les années septante sont déjà bien entamées. Elle qui n’est jamais sortie de la maison depuis son mariage est un peu perdue. Les jeunes écoutent du Rock and Roll, dansent un jerk ou se collent l’un contre l’autre pour un slow langoureux.

Seule.

Elle est seule chez elle et s’ennuie parfois. Souvent même. Un jour, le facteur passe. Elle est assise sur une chaise au milieu du salon. Elle pue l’ennui. Puisque l’homme est facteur le matin et coiffeur l’après-midi, les nouvelles vont vite, très vite. Sans qu’elle ait rien demandé – comment aurait-elle fait pour demander un appareil qu’elle n’a jamais vu et dont elle ignore l’existence ? –, son mari lui a offert un poste de télévision.

« Pour occuper les temps morts de tes journées » a-t-il dit.

Et la télévision a changé sa vie. Après le journal de treize heures elle a de quoi rester collée sur une chaise devant le poste. Le matin est réservé au travail domestique mais l’après-midi, non. Télévision. Ça parle de livres et d’Histoire ou des droits des consommateurs, il y a même une émission présentée par un notaire.
Tout ne l’intéresse pas mais elle regarde tout. Lui sent bien qu’elle change.
Elle s’ennuie moins. Elle a même des idées bizarres, de décoration. Elle lui a fait acheter des vases de laboratoire qu’elle aimerait disposer sur les meubles du salon. Et il l’a fait.
Elle ne s’ennuie plus. La maison est plus propre encore qu’avant. Même la cave où elle n’avait jamais mis les pieds. Elle y a vu des rats, et, comme on l’a dit à la télévision, « C’est la commune qui… ».
Il est allé à la maison communale chercher de quoi se débarrasser de ces importuns.

Elle a cassé une décoration lui a-t-elle dit, elle a cogné une tige métallique qui soutient un entonnoir à robinet au-dessus d’un vase de Berlin. « Je vais en chercher un autre » promet-il. Dans la cave, elle se sert de l’entonnoir pour rincer les grains de blé empoisonnés. Elle récupère le liquide bleu dans le vase de Berlin. Remplace l’eau et les grains. Récupère l’eau à nouveau. La boîte de Pétri qu’elle utilise comme couvercle n’empêche pas l’eau de s’évaporer. Le vase de Berlin se vide petit à petit, le poison se concentre au même rythme.
Si un jour elle devait se servir de son produit, même Hercule Poirot, dont elle a appris l’existence dans une série que jamais elle ne rate, ne trouverait rien.
Vider le vase dans l’entonnoir, laisser une partie de l’eau s’évaporer, mouiller les bords de l’entonnoir pour faire descendre les cristaux qui y collent. Elle admire le bleu qui fonce chaque jour un peu plus, elle admire le poison qui se concentre dans l’entonnoir comme le sel à Guérande.

Et elle laisse tomber le support métallique avant de le ranger dans la cave, à côté du vase soigneusement lavé et de l’entonnoir qui va sécher.
– « A la télévision, un notaire a dit que si un homme aime sa femme, et tu m’as dit un jour que tu m’aimes, et ? – non, je n’ai pas changé d’avis – merci, il fait en sorte que sa femme ait de quoi vivre si jamais il doit mourir. Après tout, comme on l’a dit à la télévision, une femme qui manque d’exercice a beaucoup plus de chance de décéder jeune, je ne profiterai jamais de rien, tout ira à Mon Amour ». Comme lui fait de l’exercice, un notaire est passé à la maison pour changer leur contrat de mariage, simplement pour faire plaisir à madame. « Donation au dernier survivant ».
Chaque jour, même si Véronique et Davina ne passent pas à la télévision, elle fait sa gymnastique pour ne pas s’empâter.

Un jour, il lui dit :
– « Petit-Dieu a deux ans dimanche, nous allons fêter ça ici ».
– « Des ballons à gonfler, oui, apporte des ballons à gonfler, du gaz, des confettis, des chapeaux en carton et des serpentins ».
Sa fille à lui l’indiffère elle, elle ne connait pas Petit-Dieu – son petit-fils – a oublié jusqu’au visage de son gendre, mais à la télévision, elle a vu comment organiser une fête enfantine, se sera un succès. Le facteur qui passe apporte un échantillon, « 250g d’un café à réserver pour une grande occasion » dit-il. Ça la fait sourire : « Quand aurai-je une grande occasion ? En aurai-je une un jour ? » Elle descend à la cave. L’entonnoir la fascine avec ces cristaux bleus dans le fond. Elle remonte chercher le café et l’eau.
Pour un café-filtre.
Une dose de café dans le fond du Berlin, de l’eau dans l’entonnoir. Pas beaucoup, juste ce qu’il faut pour faire fondre les cristaux, redonner un belle couleur à l’eau et la laisser s’écouler dans le vase d’où elle s’évaporera.
Où le poison restera.
L’après-midi télévision fait relâche. Aujourd’hui, elle a autre chose à faire. Elle gonfle quelques ballons. Pour l’entonnoir c’est facile, la ficelle se noue entre le robinet et le col. Hop, un entonnoir en verre qui s’envole. Le vase de Berlin est plus difficile mais suit le même chemin. Envolés, y a plus. Quand la fête est finie, que tout le monde est parti, ils ne sont plus que deux.
– « Je te fais un café ».
Le café passe. Il regarde l’eau couler sur les sucres – trois – et sourit, sa femme lui faisait des cafés-filtres, c’est la première fois que l’autre lui en fait.
Oui, elle a bien changé depuis qu’elle regarde la télévision.
Pour peu, il fêterait ça comme une grande occasion. D’ailleurs, comme il ne sent plus son ulcère, il ajoute un calva au café.

À l’hôpital où on l’a emmené, il est couché. « Hémorragie interne » a dit le médecin, « aucune chance de s’en sortir ».
Sa fille à lui a un sourire étrange. Elle aime son père mais il est envahissant. Presque chaque soir et tous les samedis et tous les dimanches chez elle. Oui, il est envahissant. Pas méchant. Mais la présence quasi quotidienne de son beau-père a récemment poussé le mari à lancer un ultimatum : « C’est ton père ou moi ! ».
Comme elle ne travaille pas elle doit rester avec lui, comme elle aime son père elle ne veut pas le chasser.
Dilemme dont elle se serait bien passée.
Mais elle se dit que si son père vient à mourir, elle héritera. Oui, la tristesse de savoir la mort prochaine de son père est contrebalancée par l’argent qu’elle aura. Oui, ce soir, elle répondra à son mari, ce ne sera ni son père ni lui. Ils vivront à deux, Petit-Dieu et elle, dans la maison de son père. Et l’autre devra partir. Elle n’a pas d’argent ? Et alors ? Elle n’a jamais rien foutu de sa vie.
– « Hémorragie interne, l’ulcère de l’estomac a lâché. Le stress de la journée d’hier ? Une heure, peut-être deux. Au grand maximum ».

– « Il pourrait aller plus vite, il y a un Colombo ce soir à la télévision ».