le porc salé
Mesdames, messieurs, bonjour!
Inutile de me rendre mon salut:
je suis seul devant vous,
un peu enveloppé,
un peu gros
gros-jean comme devant
si si, devant trois mille personnes.
Car, si vous partîtes cinq-cents, vous arrivâtes trois mille
en vue du port.
Un beau jour,
ou peut-être une nuit
je ne sais plus,
car depuis ce jour, il faut vous le dire, mesdames, messieurs, je perds
la mémoire;
un soir donc, j'étais au restaurant.
Seul.
Seul à ma table habituelle.
Et à la table voisine? Un quidam que d'habitude je ne vois pas,
car d'habitude à cette table je vois qui? Dame! Un porc!
D'Amsterdam.
L'homme me dit
- "Passe moi le sel."
Je n'avais pas de sel, hier. Je n'avais que ma tête.
Ma tête. J'avais encore ma tête à moi.
Je n'avais que ma tête et un livre.
Un livre que j'ai écrit. Un gros livre: une livre au moins, un
texte cochon, une histoire salée.
Je lui passe donc le livre.
L'homme accepte la livre.
Pince-sans-rire, il me dit:
- "On ne peut faire de l'esprit."
On ne peut faire d'esprit! Quelle réaction! Mesdames, messieurs,
je lui passe une livre de sel et il me répond qu'on ne peut faire
de l'esprit!
- "On ne peut faire de l'esprit quand je sale mon porc."
- "On ne peut faire de l'esprit quand je sale mon porc car l'esprit
de sel me donne des aigreurs."
L'homme prend le livre d'une livre et fait mine de s'en servir comme
d'une salière.
Je le surveille du coin de l'oeil car j'y tiens à mon livre:
je ne m'en suis pas encore servi et, qui sait, le sel pourrait bien me
servir!
L'homme, proprement sale son porc.
L'homme secoue le livre au dessus de son porc.
Après quelques secondes, le livre s'ouvre et l'histoire salée
en sort.
L'homme la lit.
- "Je sais cette histoire."
Surprenant: cet homme qui ne me connaît pas sait mon
histoire.
Alors que je viens de l'écrire, il sait mon histoire .
Car c'est bien "mon" histoire:
une histoire qui se passe en Guérande...
Sa réaction me laisse perplexe, mais que dire de la
suite:
- "Je vous remercie."
- "De quoi?" lui demandé-je.
- "D'avoir tenu votre tête pardi!"
Ma tête.
C'est pas que j'y tienne...
Mais je n'ai que celle-là, et, vous comprenez, mesdames et
messieurs, depuis le temps, je m'y suis attaché.
- "Quand je vous ai demandé le sel, vous auriez pu me passer votre
tête. Mais elle est poivre et sel. Et si votre histoire est
salée, mon porc est relevé."
Les bras m'en tombent. Je secoue la tête -mon plat devient
immangeable, trop de poivre-, avant de la perdre.
Car j'ai perdu la tête!
Oui, mesdames, messieurs: de ce moment, je n'ai plus ma
tête.
En lui passant ce qui fait le sel de ma vie, je lui ai passé mon
histoire,
Je lui ai passé ma mémoire.