texte non fini, bien que commencé il y a quelques années

le voyageur des étoiles

- Il y a une question que je me pose parfois: quel est le rôle d'Al Quaïda?
Pierre, l'homme qui vient de parler, a un peu plus de cinquante ans. Il se tient droit, marche vite: c'est un homme décidé, un homme sur qui le destin n'a pas prise.
- Le bouffon du Roi!
Une vingtaine d'années de plus que Pierre, le dos qui se vousse à peine, la démarche toujours assurée, Jacques acommpagne Pierre à une réunion de l'ONU-Bis. Il pressent que cette réunion sera sa dernière alors qu'il sait que Pierre y assistera pour la première fois.
- Oui, le bouffon du Roi. Vous savez, ce personnage plus ou moins grotesque qui avait pour tâche d'occuper l'esprit de son employeur. Ici, le citoyen lambda est l'employeur: tant que son esprit est occupé par Al Quaïda, nous pouvons nous occuper de gérer le monde sans personne pour s'occuper de nous. De plus, le bon peuple a une personne à haïr.

Lorsque ses yeux sont habitués à la clarté de la pièce, Pierre examine les gens qui les attendent. Si il en reconnaît beaucoup, il y en a plus encore qu'il n'a jamais vu, même en photo. Et, au centre de toutes les attentions, deux hommes qui rient bruyament: un ancien président américain et le responsable d'Al Quaïda.

- Mesdames, Messieurs, trois jours nous on suffit pour prendre les décisions qui s'imposaient. Nous sauverons l'humanité, mais d'ici là, je vous propose de vous désaltérer. Bonne journée à chacun. Nous nous reverrons à la prochaine réunion de SUN comme disent les anglophones, ONU-Bis comme l'appellent les francophones.
- Anubis! Nous l'appelons Anubis!

Au bar de l'hôtel, Pierre et Jacques sont graves.
Sauver l'humanité n'est pas une sinécure.
Et s'ils s'étaient trompés?
Et si la prochaine glaciation n'était pas pour dans cent ans mais dans dix-mille?
Et si?..
Retourner en arrière, réduire le pouvoir de la médecine, tuer des innocents!
Sauver l'Homme!
Anubis! Jacques avait poussé ce cri sans réfléchir et ce nom convenait bien à leur organisation.

Quelques jours plus tard. Au journal télévisé. Aux journaux télévisés. Du monde entier.
"Nouvel attentat attribué à la mouvance Al Quaïda. Aux Etauts-Unis, un bâtiment du FBI a été totalement détruit par une explosion d'une forte puissance. On ne connaît pas encore le nombre de victimes mais celui-ci pourrait être très important."
"Le gratte-ciel détruit appartenait au FBI, non pas le "Federal Bureau of Investigations" mais bien le "Federal Biological Institute", une école de très haut niveau fréquentée par des chercheurs du monde entier. Au moment de l'explosion, plus de dix-mille médecins occupaient le bâtiment"
"Le Biological Institute était à la pointe de la recherche en matière de vaccination. La mort de milliers de médecins et la destruction de l'infrastructure nécessaire à la recherche entraîneront un ralentissement, si pas l'arrêt complet, de la vaccination à l'échelle mondiale. Et ce pour plusieurs années."
"S'il semble certain maintenant qu'Al Quaïda se soit trompé de cible, prenant un FBI pour l'autre, il est tout aussi certain que cette organisation terroriste a perdu toute crédibilité auprès du peu de gens qu'elle parvenait à attirer. En Irak, au Pakistan et en Afghanistan, pays qui seront les premiers touchés par le manque de vaccination, des milliers de personnes ont été lynchées par la foule. Toutes étaient connues, ou supposées tel, comme activiste ou sympathisant d'Al Quaïda, organisation qui aura résisté pendant des années à l'armée américaine, mais qui n'aura tenu que quatre jours devant les populations déchaînées."
Pierre pense au "bouffon du Roi".
Anubis travaille vite.


En vingt ans, le monde a changé.
La vaccination a disparu. Les enfants payent un lourd tribu. Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés. La mort est un membre de la famille. Le membre le plus actif. Les riches à la même enseigne que les pauvres. L'Afrique n'est plus en tête dans les statistiques, l'Europe et l'Amérique du Nord, habitués qu'il étaient à ne survivre que grâce à la médecine se disputent les premières places.
La vaccination a disparu. Si le mot existe encore dans les dictionnaires, il ne fait plus partie du vocabulaire. Jusqu'aux médecins qui en ont oublié le sens.
L'intégrisme et les nationalismes ont, eux aussi, disparus. Le monde se tourne vers un gouvernement unique.
Anubis travaille bien.

Septante ans plus tard, le monde est méconnaissable.
L'homme voyage. On ne respecte que ce que l'on connaît. Et pour que chacun connaisse le monde et ses habitants, la Loi impose aux jeunes d'étudier dans une douzaine de pays, sur les cinq continents. S'il finit ses études, on peut dire de l'étudiant qu'il est solide: il a résisté à toutes les maladies. Sans médicament.
Anubis travaille longtemps.


Dave est un doux rêveur. Chaque fois qu'il regarde un de ces reportages sur les "Voyageurs des Etoiles", il rêve d'en être. On montre bien leur voyage, jamais leur formation. Et Dave aimerait savoir. Il a dix-sept ans, un diplôme en poche, une très bonne santé. Il aimerait partir dans les étoiles.
L'internet est plein de ressources, Dave a cherché une école. Il a trouvé beaucoup de chose sur les "Voyageurs des Etoiles". Y compris, mais il n'y croit pas, un texte dont l'auteur affirmait que ces "Voyageurs des Etoiles" n'existaient pas, qu'il ne s'agissait que de fictions et non de documentaires, documentaires que l'auteur de l'article appelait "documenteur". L'Internet est plein de ressources, Dave a trouvé l'école, s'y est inscrit: trois années d'études avant le départ.
Et aujourd'hui il part.
L'ascenseur est lent. Très lent. Mais cette lenteur lui permet de regarder la navette qui va le mener au croiseur. Cent mille kilomètres à parcourir. Quand il arrive à la navette, Dave la connaît. Il ne découvre le croiseur que des hublots de la navette. Navette qui a l'air d'une puce à côté d'une baleine.
Le croiseur brille de mille feux. C'est le soleil qui se reflète sur le recouvrement de quasi-cristal. Dave est ébloui, dans tous les sens du terme. Pour lui permettre d'examiner l'engin, la navette avance comme la pointe d'un tire-bouchon, tournant sans cesse autour de ce qui apparaît être un monstre de plus de mille mètres de long, de près de cent mètres de diamètre. Un cigare qui peut abriter, il l'a appris, plusieurs centaines de personnes. Un cigare dont l'avant est orné du dessin d'un homme à tête de chacal.
- Hal?
- Oui Dave.
- Combien sommes-nous pour ce voyage?
Depuis qu'il est sur le croiseur, Dave n'a pas vu grand monde. En comptant bien, il arrive à huit. Huit jeunes femmes du même âge que le sien. Huit jeunes femmes qui lui ont fait la cour, mais à ça, il a été préparé. Huit jeunes femmes avec lesquelles il a couché. En comptant bien, il arrive à une femme par jour.
- Combien sommes-nous pour ce voyage?
- Cent. Nonante-neuf femmes et toi.
- Je suis le seul homme? Et l'autre, celui qui est monté avec moi?
- Le caméraman redescend.
Pour le coup, Dave est soufflé.
Oui, le caméraman redescend. La lenteur de l'ascenceur qui le ramène sur Terre lui permet de monter son reportage: avec les images de Dave s'entraînant à marcher dans un décor qui ressemble à un paysage martien, il a le "pendant le voyage", avec les images de Dave au sortir de la copie de l'ascenceur, il a la "fin du voyage", avec les images du visage illuminé de Dave pénétrant dans le croiseur, il a le "début du voyage".
Pour la première fois, un vrai "début".
Oui, il aura un excellent documenteur.
Anubis fait son cinéma.


Hal n'est pas un ordinateur comme les autres.
Non content d'être multiple, Hal est une grappe de cinq ordinateurs, tous ses circuits sont quintuplés. Et le tout, pour éviter la corrosion, baigne dans une atmosphère de xénon. Dernier détail, Hal est construit en or. Contre la corrosion.
Hal est fait pour durer. Plus longtemps que le croiseur qui l'abrite.
Le croiseur est en orbite autour d'une planète qui ressemble, par ses dimensions et la composition chimique de son atmosphère, à la Terre. C'est la raison pour laquelle Hal l'a baptisée "Terre".
Après une dizaine d'années d'observation, Hal a une connaissance parfaite de la Terre. C'est le moment pour lui de tenir la promesse faite à Dave, le faire enterrer sur la nouvelle Terre. C'est le moment pour lui de finir son voyage, de rendre cette Terre hospitalière pour l'Homme. Un lanceur un peu plus grand que Hopper descend les corps de Dave et de quelques femmes. Il descend aussi une quantité invressemblable d'embryons congelés de volaille, de lapins et d'autres animaux de basse-cour. Les femmes, dans une gangue de glace, sont dispersées sur les cinq continents. Les embryons passent en incubateur, puis en couveuses. Les mammifères finissent par rejoindre les volailles déjà libres.

Hal, qui surveille tout de loin, voit enfin venir ceux qu'il attendait: les autochtones. Ces gens sont curieux. C'est la curiosité qui les a poussé à trouver le lieu d'atterrissage du lanceur.
Les portes du lanceur sont ouvertes. Mozart accueille les visiteurs.
Quand ils repartent les mains pleines des cadeaux que Hal leur a préparé, les chefs de tribus sont accompagnés de bactéries, de virus, bref de quelques maladies dont ils ne se remettront pas, qu'ils transmettront à leurs semblables.
Et ceux qui, sur les autres continents, auront approchés les corps maintenant dégelés seront responsables d'une épidémie comme jamais leur planète en aura connue. Plus de nonante pourcents de la vie disparaît.
Anubis se fait de la place.


Hal vieilli.
Il a beau n'être qu'une machine, cette machine se sent vieillir.
Il pense à tout ce qu'il a fait.
Hal a été construit il y a longtemps. Lorsque la décision a été prise de sauver l'humanité sans sauver les habitants de la Terre. Ce qui fait... Même Hal doit se concentrer pour se souvenir. Ce qui fait extrêmement longtemps.
Dave et ses femmes.
Dave! Un gars bien. Qui a fait ce qu'on attendait de lui. Chaque jour une nouvelle femme, chaque jour, un nouvel embryon. Car chaque jour, Hal opérait, récoltant le fruit des amours du jour. En trente années de bons et loyaux services, Dave et ses femmes ont donné une récolte de près de neuf mille cinq cents embryons. Il était impossible de transporter huit milliards de terriens. Par contre, il était possible de transporter des embryons. Pour les animaux, pas de problème: ils ne réclament jamais. Pour les hommes, la récolte d'embryons aurait soulevé un tollé. C'est alors qu'a germé l'idée de ne transporter qu'un homme et nonante-neuf femmes à la fois. Un cycle de vingt-huit ou vingt-neuf jours, trois à quatre jours de retard à cause du prélèvement, cela fait trente-trois. Fois trois pour la diversité génétique, on arrive à nonante-neuf. Mais Hal s'est vite apperçu que cette façon de compter n'est pas correcte: le cycle se stabilise à vingt-neuf jours. Et pour la diversité, il est préférable d'avoir trois groupes. Avec trois hommes. Vingt-neuf mille embryons, moins de place occupée dans le croiseur, moins de disputes entre femmes. Tout bénéfice pour les départs suivants. Car Hal n'est pas unique. Il est le premier d'une lignée de huit à neuf mille machines, pour huit à neuf mille croiseurs.
Le voyage en lui-même a été long et monotone. Les moteurs ioniques à xénon ont poussé pendant plus de cent-cinquante ans pour imprimer au croiseur une vitesse proche de la moitié de celle de la lumière. Rien à faire pendant les neuf mille ans de trajet jusqu'à la première galaxie rencontrée. Freiner pendant un peu plus de cent-cinquante ans. Trouver un système solaire, une planète habitable.
S'installer.
Elevée sous le contrôle de l'ordinateur, la nouvelle humanité ne connaît pas la guerre. Chaque continent a reçu son lot de nouveaus animaux. La mer a eu ses oeufs. Par milliards. L'homme de la première génération est devenu ingénieur ou agriculteur. Les ouvriers ont construit les usines nécessaires. Les panneaux solaires sont partout, sur les toits des boulangeries ou des écoles comme sur ceux des bâteux ou des autos. En un siècle, la nouvelle humanité a le même développement technique que sur la Terre originale après trente-cinq mille ans.
Dans un siècle ou deux, l'Homme découvrira sa nouvelle Terre, la colonisera. Avant de se tourner vers les étoiles.
Pour satisfaire sa curiosité.
Hal sait qu'il lui reste encore du travail.
Même vieux, Hal n'abdiquera pas.
Anubis contrôle.